Permanences hospitalières : le coût sanitaire du travail de nuit (Le Spécialiste)

Si la permanence de nuit en anesthésie n’est pas encore une obligation inscrite noir sur blanc dans la loi, la jurisprudence pousse de facto les anesthésistes vers une disponibilité immédiate. Au-delà du flou juridique, cette organisation a un prix physiologique et psychologique que la profession juge trop peu reconnu et qui concerne l’ensemble des soignants. C’était l’un des thèmes abordés lors de la récente journée d’étude de l’APSAR.

Permanences hospitalières : le coût sanitaire du travail de nuit (Le Spécialiste)
2026-04-03

Un arrêt récent, confirmé par la Cour de cassation, oblige déjà les hôpitaux à repenser concrètement la permanence anesthésique. La justice considère qu’en situation d’urgence, notamment lors d’un accouchement compliqué, la seule disponibilité à domicile ne suffit pas toujours : l’organisation hospitalière doit permettre une intervention immédiate, ce qui renforce la pression en faveur d’une présence physique sur place, y compris la nuit.

Ensemble, les Drs Steven Thiessen et Gilbert Bejjani sont revenus sur l’influence de ces permanences hospitalières sur le bien-être des médecins. Car si la jurisprudence pousse de facto à renforcer la présence nocturne, encore faut-il regarder ce que cette organisation fait aux médecins eux-mêmes. « L’argent n’achète pas la santé », estime le Dr Bejjani. « Mais sans revalorisation correcte, il devient difficile de préserver le temps de récupération nécessaire après ces nuits sans perte de revenus inacceptable. »

Le lourd tribut sanitaire du travail de nuit

Le mythe du soignant « surhomme » s’effondre face à la littérature scientifique. Études et méta-analyses à l’appui, les Drs Thiessen et Bejjani démontrent comment la privation et la fragmentation du sommeil amputent drastiquement les capacités cognitives. Dormir peu, ou même plus de quatre heures mais de manière entrecoupée, ralentit la vitesse d’analyse et altère la mémoire, majorant le risque d’erreur médicale dès le lendemain.

À long terme, les dommages sont systémiques. La perturbation du rythme circadien augmente le risque de démence de près de 49 % chez les travailleurs de nuit, une pathologie neurodégénérative dont le coût de prise en charge est estimé à 50 000 euros par an selon la KU Leuven.

Le système cardiovasculaire est aussi touché. De vastes cohortes étudiées dans le JAMA démontrent que travailler de nuit pendant plus de dix ans majore de 18 % le risque de maladie coronarienne et de 29 % celui d’infarctus. L’état inflammatoire chronique induit par ces horaires favorise également les dérèglements immunitaires et l’apparition de cancers (sein, prostate, avec des hausses de risque frôlant les 49 %). Signe d’une prise de conscience juridique naissante : le 3 mars 2026, le tribunal administratif de Marseille a reconnu comme maladie professionnelle le cancer du sein d’une infirmière ayant enchaîné les nuits pendant 25 ans (2).

Enfin, la santé mentale n’est pas épargnée. Le récent rapport « MeND » (Mental Health of Nurses and Doctors), publié par l’OMS Europe en octobre 2025, révèle qu’un tiers des soignants souffre de dépression ou d’anxiété, et qu’un sur dix rapporte des pensées suicidaires. L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) classe d’ailleurs ces horaires atypiques parmi les risques psychosociaux les plus critiques. Une vulnérabilité qui s’aggrave inexorablement avec l’âge, frappant de plein fouet la génération X.

Payer la garde, ou au moins payer la récupération

Reste alors la question de la rémunération. Et sur ce point, sa position est plus subtile qu’un simple plaidoyer financier. « Aucune prime ne réparera les dégâts physiologiques induits », dit le Dr Bejjani. « Il ne s’agit pas d’acheter la santé des médecins, c’est impossible de réparer les dégâts du travail de nuit, mais il est possible d’éviter qu’ils soient pénalisés une seconde fois lorsqu’ils prennent sur leur temps de récupération indispensable. En fait, il est possible de payer le temps de repos nécessaire et les pays nordiques l’ont compris depuis longtemps ! »

Si l’évolution de la jurisprudence pousse les hôpitaux vers une disponibilité immédiate, voire une présence physique accrue sur place, cette contrainte organisationnelle ne peut pas être pensée comme gratuite. « Dans les discussions actuelles sur la nomenclature, la permanence elle-même reste peu reconnue en médecine spécialisée, en dehors des urgences, des soins intensifs ou de la néonatologie, et surtout mal payée pour tous, y compris en médecine générale », détaille le Dr Gilbert Bejjani. « En anesthésie, la présence quasi continue attendue dans les grands hôpitaux ne trouve pas aujourd’hui de traduction tarifaire à la hauteur, voire aucune, et cela est un non-sens absolu. »

« Si la jurisprudence et les besoins du terrain rendent ces permanences indispensables, l’État doit les inscrire dans la loi et les financer à la hauteur de leur pénibilité », conclut le président de l’ABSyM-Bruxelles.

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Source : Le Spécialiste