Le 7 octobre, dans Le Spécialiste, Philippe Devos (Unessa) justifiait le vote de sa fédération contre la proposition de budget 2027 de l’INAMI : 36,1 millions d’économies structurelles pour les hôpitaux, une Pax Hospitalia « morte ». Le Dr Gilbert Bejjani, président de l’Union des médecins (ABSyM-Bruxelles), lui répond : « Les hôpitaux paient vingt ans d’attentisme, et la facture ne doit pas glisser vers les honoraires. »
« Je comprends les difficultés du secteur hospitalier », commence l’anesthésiste. « Mais je ne sais pas sur quelle planète il vit : l’État n’a plus les moyens. » Le secteur paie aujourd’hui, selon lui, son refus de la consolidation, de l’harmonisation et de la standardisation, « un refus que j’entends depuis que je m’intéresse aux soins de santé ». La réforme du paysage hospitalier et du financement arrive « de manière quasi obligée, mais avec vingt ans de retard ». « Prenez la fusion actuellement en cours au H.U.B. : elle aurait dû se faire il y a vingt ans, et c’est le cas ailleurs aussi. »
Trop de sites, trop de lits
Le groupe d’experts chargé de la réforme dénombre 189 sites pour 103 hôpitaux. « C’est énorme », relève Gilbert Bejjani, qui revient d’un voyage en Irlande avec l’Association belge des directeurs d’hôpitaux (ABDH). « La Belgique compte 5,4 lits d’hôpital pour 1.000 habitants, l’Irlande 2,9. Je ne dis pas que l’Irlande en a assez, mais nous restons avec trop de lits. Nous payons le prix d’un certain attentisme, d’un certain laisser-aller, d’un certain confort, qui a coûté très cher à tous et au corps médical. » Avec des hôpitaux en déficit, observe-t-il, les prélèvements sur les honoraires augmentent depuis des années.
Le fonds de transition ? « Trop tard. Il n’y a pas eu de fonds pour le passage des médecins aux soins à basse variabilité, il n’y en a pas pour la réforme de la nomenclature. Si les hôpitaux veulent un fonds pour faire tourner des sites en parallèle, il en faudrait un pour la nomenclature, sinon tout le monde se retrouvera avec moins qu’avant. »
Le conjoncturel devenu structurel
Le budget 2027 réserve plus de 531 millions aux décomptes hospitaliers et aux litiges. Philippe Devos compare l’État à un client qui réglerait enfin une facture en souffrance, puis imposerait une baisse durable de tarif. « L’État n’est pas dans une relation client-fournisseur », objecte Gilbert Bejjani, qui dit avoir alerté sur les rattrapages du budget des moyens financiers (BMF) auprès des mutualités et en Commission de contrôle budgétaire. « Je n’ai pas encore de réponse définitive, mais il semblerait que ces rattrapages ne soient pas intégrés au BMF des années suivantes. Pour mieux comprendre, si l’on rajoute en 2025 de l’argent pour un recalcul du BMF 2019, alors que le budget de 2019 était déjà dépensé, pourquoi ce budget de rattrapage n’est-il pas déduit du budget de 2025 ? Contrairement aux autres budgets, ces recalculs ne semblent pas se faire en enveloppe fermée. »
« On a toujours vu certains secteurs déraper, mais il s’avère que les hôpitaux ont dérapé aussi », poursuit-il. « Le BMF progresse au-delà de l’index, et certainement en mangeant sur la norme de croissance. Sans compter les rallonges des années précédentes, près de 40 millions pour la cybersécurité ou 80 millions de compensation énergétique en 2023. » Philippe Devos refuse de « payer de manière structurelle un événement conjoncturel ». Gilbert Bejjani retourne la phrase : « Ce rattrapage, qui vient gonfler le budget, est devenu structurel, il n’y a rien de conjoncturel. »
Il relativise aussi l’effort de 47 millions demandé à l’hôpital de jour, que Philippe Devos range parmi les coupes qui étouffent l’investissement hospitalier. « 47 millions, quand les médecins en ont fait 150 l’année passée. Et ils étaient un peu indus : énormément de codes ambulatoires se sont retrouvés à l’hôpital. Et cet effort arrive avec près d’un an de retard. »
Une sympathie de circonstance
Philippe Devos dit comprendre les médecins, à qui l’on demande 36,9 millions alors que leurs dépenses se situent, selon l’ABSyM, quelque 17 millions sous les estimations : « Si j’étais à leur place, je voterais contre le budget. » L’ABSyM et le Cartel ont pourtant voté pour, le 5 octobre, au Comité de l’assurance. « Les hôpitaux nous demandent donc de voter contre un budget où nous faisons un effort pour aider les hôpitaux ? Un peu lunaire quand même, surtout quand on se doute qu’il y aura des efforts supplémentaires à faire, et pour tous. Quand les médecins se sont fait imposer 150 millions d’économies, nous avions été très peu soutenus alors qu’on estimait le partage de l’effort inéquitable. Et cette année, on nous demande encore des efforts pour soutenir les autres. »
Reste la Pax Hospitalia, principe retenu par le gouvernement en juillet 2025 : à terme, financer les hôpitaux sans rétrocessions ni suppléments, à budget inchangé. Philippe Devos la dit morte. « Ce ne sera pas une raison pour augmenter les suppléments et prélever davantage sur les médecins », prévient Gilbert Bejjani, qui rappelle que, pendant le gel des suppléments et des rétrocessions décidé en 2022, « plusieurs hôpitaux avaient de nouveau prélevé sur le corps médical ».
Sur la sous-consommation, il a un sentiment de déjà-vu. « Quand nous sous-consommions, je demandais pourquoi cet argent ne pouvait pas être réinvesti. On me répondait qu’un budget est une prévision. Le corps médical a fini par comprendre que la procédure budgétaire ne le permet pas. Et tout d’un coup, cela devient l’idée du siècle des hôpitaux. »
Plutôt que de se plaindre d’un État sans moyens, Gilbert Bejjani appelle à saisir « un moment assez historique, face à des économies qui seront encore plus lourdes », pour réformer le paysage hospitalier « de la manière la plus courageuse et la plus rapide possible » : standardiser, mettre en commun le transversal, réactiver les outils de collaboration ouverts par Maggie De Block pour les réseaux, « en arrêtant d’avoir peur de perdre une partie d’un budget que l’on a, ou que l’on n’a pas. Ce qui est certain, c’est que le corps médical, notamment hospitalier, aura du mal à supporter une pression supplémentaire s’il n’y a pas de réformes structurelles dans le secteur. »
